Mon bouquet d'herbe.

Babsye

21 novembre 2005

Pendant des années, j’ai saigné.

Pendant des années, j’ai saigné.

Ça a commencé simplement. Comme toutes les demoiselles de mon âge. Celles que j’enviais, au début, puis celles avec qui je me suis plainte, ensuite.

Et puis ça a changé. Tout le temps il fallait saigner. Que cela sorte, que ça me quitte, que je me sente partir que je me sente vivre ; que je sois heureuse, triste ou vide, il fallait que cela sorte, il fallait que ça me quitte. Alors j’ai saigné. J’ai saigné des bras, j’ai saigné des jambes. J’ai saigné du ventre, j’ai saigné du bout des doigts. J’ai saigné du cou aux chevilles, de l’auriculaire gauche au droit. J’ai saigné plus à gauche, moins à droite. Et comme toutes les demoiselles, j’ai saigné_tout_court.

Cet été j’ai décidé de ne plus saigner. Jamais. J’avais trop saigné. Alors un jour comme ça je me suis dit « C’est fini ». Et ça s’est arrêté. Je m’étais déjà dit « stop », mais je n’avais jamais été aussi déterminée ; cette fois-ci c’était sûr : j’arrêtais. Alors j’ai arrêté de saigner. Et puis j’ai arrêté de manger. Oui : il ne fallait plus saigner.

Depuis cet été je n’ai pas saigné.

Il était onze heures douze minutes. Je ne sais pas quelle heure il était, alors j’ai fait un choix. Onze heures douze minutes. Peut-être onze heures onze minutes. Je préférais quand même douze. Douze c’est après onze, lorsqu’on bascule.

Il était onze heures douze minutes et j’étais dans la salle de bain quand j’ai revu du sang au fond de la cuvette. J’étais horrifiée et terrifiée, comme il y a six ans et huit mois. Comme il y a six ans et huit mois, je suis allée m’asseoir sur le rebord de la baignoire. Et je me suis demandée comment le dire. Très vite « comment le dire ?» a perdu son « comment ». Le dire ?

Il y a six ans et huit mois, sur le rebord de ma baignoire je m’imaginais : « Maman j’ai mes règles » - non non non ; « Maman j’suis une femme maintenant ! » - ah tu vois que tu pouvais faire pire ! – « Maman y’a du sang dans ma culotte ! » - Ah non ça voudrait dire longue conversation sur ton corps ma fille. Et puis je sais plus ce que j’ai dit. J’ai peut-être juste souris, ou pleuré. J’ai peut-être fait ma plus stupide grimace.

Il y a une heure et quatorze minutes, sur le rebord de ma baignoire je me suis imaginée : « Docteur, je saigne du ventre » - non non non ; « Docteur je vous ai dit un mensonge un jour, je ne veux rien garder en moi. Et des fois, je veux me remplir, seule chez moi. Ou même lorsqu’ils dorment. J’attends dans mon lit en faisant semblant de dormir. Je les écoute. J’attends qu’ils dorment vraiment, qu’il n’y ait plus un seul bruit, et je descends en bas. A la cuisine. » - Là tu t’emballes fillette, il s’en fout le monsieur de tes hobbies nocturnes ; « Hier à minuit quarante-cinq j’ai mis des pommes-frites au four. Pour dix heures vingt-neuf le lendemain. Non, je les ai cachées entre temps. Oui, j’avais cour ce matin. Et hier j’avais peur qu’ils dorment mal. A onze heures douze, ça s’est mal passé. »

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