Mon bouquet d'herbe.

Babsye

23 novembre 2005

Adeline.

Nous réagissons tous differement.

Il n'y a pas de "Dans ces moments là". Car ce moment ne peut se mettre au pluriel. Non. Il n'y a pas "ces moments". Impossible de penser que l'on a pu souffrir autant précedement. Ni que l'on souffrira à nouveau. Autant.adelineetlara02

Parce qu'un deuil est egoiste. Sa souffrance. Et la sienne.

Je ne la verrai plus. Je, je, je.

Je vais devoir avancer. Je.

Où est-elle? Pourquoi? Comment? Elle est où, merde?

A ce moment là, on aimerait tout simplement pleurer. Certains iront s'enfermer dans le noir. D'autres iront en cour en se persuadant que tout cela est un cauchemar. Et puis d'autres iront faire leur vaisselle. Frotter, frotter, frotter. Laver ce qui est sale, laver ce qui est propre. Je fais parti de ces derniers.

Alors j'ai voulu appeller, d'abord.

Chercher la bête. Où l'ai-je laissée la derniere fois? Merde, completement dechargée. Putain allume-toi, me laisse pas. MERDE. Brancher la chose qui fait dring-dring, et attendre. Tu pouvais pas connaître tes numéros par coeur connasse? Attendre. Essayer de le mettre en route. Le regarder s'eteindre. Depeche-toi.

Ca sonne. Ca ne répond pas. S'il te plait. Rappeller. Quatre fois. La quatrième.

"Audrey? Oui, ca va bien, et toi? Oui je suis chez moi, Audrey, je comprends pas, Audrey, je viens de lire un message. C'est Adeline. Ca va pas du tout. Je sais pas ce qu'il s'est passé, Audrey, tu es seule? Non? D'accord. Audrey, c'est Adeline. C'est fini. "

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21 novembre 2005

Pendant des années, j’ai saigné.

Pendant des années, j’ai saigné.

Ça a commencé simplement. Comme toutes les demoiselles de mon âge. Celles que j’enviais, au début, puis celles avec qui je me suis plainte, ensuite.

Et puis ça a changé. Tout le temps il fallait saigner. Que cela sorte, que ça me quitte, que je me sente partir que je me sente vivre ; que je sois heureuse, triste ou vide, il fallait que cela sorte, il fallait que ça me quitte. Alors j’ai saigné. J’ai saigné des bras, j’ai saigné des jambes. J’ai saigné du ventre, j’ai saigné du bout des doigts. J’ai saigné du cou aux chevilles, de l’auriculaire gauche au droit. J’ai saigné plus à gauche, moins à droite. Et comme toutes les demoiselles, j’ai saigné_tout_court.

Cet été j’ai décidé de ne plus saigner. Jamais. J’avais trop saigné. Alors un jour comme ça je me suis dit « C’est fini ». Et ça s’est arrêté. Je m’étais déjà dit « stop », mais je n’avais jamais été aussi déterminée ; cette fois-ci c’était sûr : j’arrêtais. Alors j’ai arrêté de saigner. Et puis j’ai arrêté de manger. Oui : il ne fallait plus saigner.

Depuis cet été je n’ai pas saigné.

Il était onze heures douze minutes. Je ne sais pas quelle heure il était, alors j’ai fait un choix. Onze heures douze minutes. Peut-être onze heures onze minutes. Je préférais quand même douze. Douze c’est après onze, lorsqu’on bascule.

Il était onze heures douze minutes et j’étais dans la salle de bain quand j’ai revu du sang au fond de la cuvette. J’étais horrifiée et terrifiée, comme il y a six ans et huit mois. Comme il y a six ans et huit mois, je suis allée m’asseoir sur le rebord de la baignoire. Et je me suis demandée comment le dire. Très vite « comment le dire ?» a perdu son « comment ». Le dire ?

Il y a six ans et huit mois, sur le rebord de ma baignoire je m’imaginais : « Maman j’ai mes règles » - non non non ; « Maman j’suis une femme maintenant ! » - ah tu vois que tu pouvais faire pire ! – « Maman y’a du sang dans ma culotte ! » - Ah non ça voudrait dire longue conversation sur ton corps ma fille. Et puis je sais plus ce que j’ai dit. J’ai peut-être juste souris, ou pleuré. J’ai peut-être fait ma plus stupide grimace.

Il y a une heure et quatorze minutes, sur le rebord de ma baignoire je me suis imaginée : « Docteur, je saigne du ventre » - non non non ; « Docteur je vous ai dit un mensonge un jour, je ne veux rien garder en moi. Et des fois, je veux me remplir, seule chez moi. Ou même lorsqu’ils dorment. J’attends dans mon lit en faisant semblant de dormir. Je les écoute. J’attends qu’ils dorment vraiment, qu’il n’y ait plus un seul bruit, et je descends en bas. A la cuisine. » - Là tu t’emballes fillette, il s’en fout le monsieur de tes hobbies nocturnes ; « Hier à minuit quarante-cinq j’ai mis des pommes-frites au four. Pour dix heures vingt-neuf le lendemain. Non, je les ai cachées entre temps. Oui, j’avais cour ce matin. Et hier j’avais peur qu’ils dorment mal. A onze heures douze, ça s’est mal passé. »

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14 novembre 2005

E(n)tre les rayons.

C'est amusant.

Cette après-midi, je remplissais mon panier pour la crise de demain matin. (Prévoyante la petite.)

Et puis au rayon gateaux, alors que, flottant dans mon 34, j'attrappais en enième paquet de gateau, je l'ai vue.

Je ne me souviens pas de son nom. Pourtant je reflechis : Malika, Dalila, Amélie, Gilles (...). Et ops  : oubliée.

Enfin, c'était l'une des infirmière de mon service, il y a un an.

Je suis presque partie en courant. Direction la caisse : tant pis.

Et puis elle arrive. Derrière moi. Lui tourner le dos.

Et puis elle change de caisse : plus rapide à côté?

Et puis je la regarde, de dos. C'est amusant, j'en avais un souvenir autre. Moins jeune. Elle pourrait être dans ma promo. Enfin.

Et elle se retourne. Comme ça, sans que je m'y attende. Yeux dans les yeux. Sans son, elle articule un bonjour. Je lui en offre un en murmure. Et puis se reretourner. Essayer de cacher son gateau au chocolat "8 personnes". Tirer son pull sous ses fesses.

Mais qu'est ce qu'elle en aurait à foutre de toute façon?

Et moi?

Rien. Juste que j'aime bien l'idée qu'ils puissent tous penser que je suis en pleine forme. Quand j'y suis retournée, pour le bilan des un mois, j'étais couverte de blessures. Jusque au bout des doigts. Et j'ai donné mon plus grand sourire. Les deux ensemble. Je suis sûre que, vu comme j'y avais mis du miens, ca n'avait même pas sonné faux.

vite, s'en aller.

Et puis le soir. La jeune fille qui devait aller en pédo-psy. La jeune fille que je voulais aller voir. La jeune fille qui annonce que c'est à GD qu'elle va finalement. Flûte, j'ai signé leur merde en partant "Je promets de ne jamais remettre les pieds dans votre etablissement". J'me rappelle le coup que ca m'avait fait. Je l'avais froissé et j'avais marché dessus. Tant qu'à faire. Et puis l'air de rien, je l'avais rendu, comme on jette une vieille chaussette au sale.

N'empeche que.

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